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jeudi 19 mai 2011

Assez parlé d'amour d'Hervé Le Tellier

"Anna lui a menti. Elle a cru s'en tirer ainsi, voilà tout. Mais il y a eu une lueur dans ses yeux qu'il ne connaissait pas, comme une escapade qui la trahissait, elle qui voudrait ne jamais mentir.Quelque chose dans son regard devait avouer, devait parler pour elle, Stan devait le deviner pour qu'elle puisse partir sans honte."

Ils sont six : deux femmes, leurs maris, leurs amants. L'amant de l'une est le psy de l'autre. Les maris et les amants se croisent, se cherchent, s'observent, tandis que les deux femmes se laissent porter par le nouvel amour qui s'offre à elles à l'aube de leur 40 ans, en même temps qu'elles continuent à aimer leurs maris, à savourer leur vie de famille.  Les choses ne sont pas simples pour autant, des choix s'imposent, des situations délicates surviennent. La douceur du style, la légèreté des chapitres dont les titres sont des prénoms, (" Thomas et Louise, "Anna et Yves", "Anna et Thomas" ... ça m'a fait penser aux films d'Eric Rohmer) n'empêchent pas la gravité des émotions. 
Assez parlé d'amour ne parle QUE d'amour. Avec délicatesse, avec finesse, avec humour aussi, avec émotion et sensualité. Charmée, j'ai suivi les parcours de ces personnages en pensant à une amie qui est à la croisée des chemins amoureux. Avec les protagonistes, je me suis interrogée sur le désir, la liberté ou non de lui donner forme, le couple, le destin ... Le roman cueille habilement les personnages quelques pas avant le tournant que va prendre leur vie, au moment où tout est encore possible, ou rien ne laisse présager des choix qui seront faits et c'est ce qui m'a plu. J'ai aimé également les portraits de ces deux femmes. On pourrait croire qu'un roman d'amour est un roman facile mais à la lecture de celui-ci on mesure la difficulté qu'il doit y avoir à parler de manière singulière d'un sujet si banal. 

Petit clin d'œil : c'est avec un autre livre d'Hervé Le Tellier, Joconde jusqu'à cent, que ce blog s'est ouvert à la littérature il y a déjà un peu plus de deux ans !

samedi 23 avril 2011

Une semaine avec Marie Desplechin - Samedi

Cette chouette semaine avec Marie Desplechin, initiée par Stephie, touche déjà à sa fin ...J'ai choisi de conclure cette expérience par la lecture d'un des romans les plus célèbres de l'auteur, celui qui l'a fait connaître en 1998 :

Sans moi raconte le quotidien de deux femmes, aussi perdues l'une que l'autre, qui s'épaulent, s'entraident et, finalement, tiennent bon alors qu'on s'attend à chaque instant à ce qu'elles s'effondrent, définitivement. Olivia échoue chez la narratrice qui l'aide à se refaire une santé après des années de drogue mais on se rend vite compte que la narratrice elle-même a besoin de la présence d'Olivia pour rester debout  tant sa propre vie part à la dérive. 
On reconstitue leur parcours comme on fait un puzzle, les pièces s'emboîtent au petit bonheur la chance et l'image se forme, peu à peu. C'est un roman si intimiste que la lectrice que je suis s'est parfois sentie gênée, comme si j'écoutais derrière la porte ou regardais par le trou de la serrure. C'est un roman d'espoir, paradoxalement, parce que les deux protagonistes, malgré leur confrontation à la cruauté de certains, survivent grâce à l'humanité d'autres.
Malgré tout, j'ai eu du mal à lire, surtout à terminer ce récit. Non pas à cause des thèmes abordés qui peuvent être trop difficiles pour certains (la drogue, le viol, l'errance ...) mais à cause du style : j'ai eu du mal à prendre plaisir à la lecture de tant de dialogues, j'ai eu du mal à m'intéresser à cette narration qui ne va nulle part (même si on comprend bien qu'elle est à l'image des deux personnages, qui ne vont nulle part, elles non plus), l'impossibilité à m'identifier m'a empêchée d'avoir de l'empathie ... Habituellement, j'aime pourtant les récits du quotidien, mais là ... je me suis ennuyée. Je suis un peu triste de finir cette belle semaine par cette note qui dissone, je me dis que j'ai peut-être raté quelque chose puisque ce roman a remporté un vif succès ... mais voilà, c'est ainsi, je garderai le souvenir de mes belles lectures des jours précédents !

vendredi 22 avril 2011

Une semaine avec Marie Desplechin - Vendredi

 Cette semaine avec Marie Desplechin, initiée par Stephie, réserve décidément de belles surprises ! Je me suis rendue dans ma bibliothèque municipale pour y trouver de quoi terminer cette semaine de lecture et j'y ai trouvé un tout petit livre dont j'ignorais tout mais qui m'a vite séduite :
Les Arpenteurs est une nouvelle qui a été commandée par les organisateurs de Lille 2004 (Lille était capitale européenne de la culture cette année là) et qui a été la première pierre d'un très beau projet : 8 écrivains ont composé sur le thème de la migration. La nouvelle de Marie Desplechin a servi de point de départ : les 7 autres écrivains en ont repris une phrase, un mot, une idée, un détail pour écrire leurs propres nouvelles. Ainsi, bien qu'autonomes, toutes ces nouvelles sont liées, ce que symbolisent leurs couvertures mises côte à côte :

Quelle belle idée !

Dans Les Arpenteurs, Marie Desplechin peint deux hommes, l'un est du Nord, féru de généalogie, l'autre est Kurde, il a fui son pays, puis il a fui Sangatte mais il continue à espérer atteindre l'Angleterre. Comment le premier homme va-t-il, peut-il réagir, lorsqu'il trouve le second dans son jardin, le front appuyé contre les barreaux de la volière, à regarder les pigeons dont le vol les emmène là où lui espère se rendre ? 
Les Arpenteurs est un récit tout en subtilité et retenue, un récit sobre, simple et pourtant riche, riche de toute l'humanité que l'auteur confère à ses personnages. C'est aussi un récit qui, sans être du tout moralisateur, invite le lecteur à se demander comment lui réagirait dans une telle situation ...

mardi 19 avril 2011

Une semaine avec Marie Desplechin - Mardi

Deuxième journée avec Marie Desplechin : j'y prends goût, merci Stephie pour ce défi !
Encore une relecture pour moi, d'un recueil qui m'a été offert par une amie à la naissance de ma première Demoiselle, recueil auquel Marie Desplechin a collaboré :

La partie composée par Marie Desplechin s'intitule "Maya" a:lors qu'elle raconte la naissance d'une petite Héloïse dont elle n'est pas la maman ! On retrouve d'emblée le personnage campé par Sophie Chérer dans le livre dont j'ai parlé hier, à savoir une femme libre qui se joue des contraintes (dans ce recueil la très grande majorité des auteurs, toutes des femmes) racontent la naissance de leurs propres enfants), une femme aussi qui justement a à cœur d'être femme, mère et auteur alors qu'on lui avait expliqué qu'elle aurait à choisir.
Le récit de la naissance de cette petite fille est captivant, précisément parce que l'auteur en est un témoin, au même titre que le lecteur, et que ce point de vue sur cet événement est rare. Il renvoie à la fois à l'histoire intime, unique qui se noue ce jour-là, ainsi qu'à cette histoire universelle, à chaque seconde répétée, et qui nous unit. Même quand on a enfanté soi-même, la place d'accompagnatrice que nous vivons ici grâce à Marie Desplechin nous permet d'accéder à cette part de mystère dont nous gardons une impression parfois diffuse : "La mémoire, plutôt, un peu embuée, d'avoir été traversée par un mystère, dans le même temps possédée et dépossédée, et rendue à l'ignorance. Une ignorance débordée, faite de mémoires successives, d'images qui déboulent et s'agglutinent, font écran, et occultent à jamais le souvenir de l'instant. Qu'on y prenne sa part par l'amont ou par l'aval, la naissance reste en retrait. Disparue aussitôt qu'apparue, cachée, secrète."
Enfin, le portrait de la nouvelle-née, comme elle l'appelle, dans ses tout premiers instants de vie hors du ventre qui l'a portée est profondément émouvant, beau, inoubliable. Rien que pour ces quelques lignes, ce court récit est un régal.

lundi 18 avril 2011

Une semaine avec Marie Desplechin - Lundi

Quand Stephie du blog Mille et une pages a lancé cette belle idée d'une semaine avec Marie Desplechin, j'étais d'abord un peu perplexe car j'avais le sentiment de "connaître" cet auteur alors que je n'avais lu aucun des livres cités dans la bibliographie. En parcourant ma bibliothèque ce soir-là, j'ai en effet retrouvé 3 livres, qui ne sont pas des œuvres véritablement de Marie Desplechin, ni, pour celle qui l'est, parmi les plus connues, mais qui tout de même entrent je pense dans l'idée de partager cette semaine avec elle. 

 J'ai donc débuté par la relecture du petit volume de la collection Mon écrivain préféré qui lui est consacré par Sophie Chérer (Ecole des Loisirs). J'aime beaucoup cette collection car elle donne vraiment le sentiment d'entrer dans la vie d'un écrivain comme si on était invité à boire un thé et à partager un moment tout simple en famille. C'est encore plus vrai avec Marie Desplechin car dès les premières pages on découvre une femme chaleureuse à la fois simple et riche : simple dans sa manière d'appréhender la vie, riche des convictions qu'elle a acquises auprès des siens lorsqu'elle était enfant. On comprend alors d'où viennent les thèmes qui lui seront chers, plus tard, quand elle deviendra écrivain et qu'elle écrira comme on bricole : "ses personnages soignent, écoutent, réparent, interviennent, en urgence et sur le long terme (...), accueillent, nourrissent, inventent, transmettent. Avec ses histoires, elle refait le monde." 
En refermant ce livre, on n'a qu'une envie, enfin non, deux : la lire, encore, et la rencontrer, pour l'entendre rire et bavarder avec elle ...

J'en profite pour mettre en lien un billet de lecture que j'ai rédigé il y a quelques semaines sur un autre livre assez intime de Marie Desplechin dans lequel elle nous parle de cette région qu'elle porte dans son cœur et qui a fait d'elle une partie de ce qu'elle est : le Nord. C'est !

jeudi 3 mars 2011

On a une relation comme ça, Emile Zola et moi # 2 La Curée

" Sa main sèche et nerveuse coupait toujours dans le vide. Angèle avait un léger frisson, devant ce couteau vivant, ces doigts de fer qui hachaient sans pitié l'amas sans bornes des toits sombres. Depuis un instant, les brumes de l'horizon roulaient doucement des hauteurs, et elle s'imaginait entendre, sous les ténèbres qui s'amassaient dans les creux, de lointains craquements, comme si la main de son mari eût réellement fait les entailles dont il parlait, crevant Paris d'un bout à l'autre, brisant les poutres, écrasant les moellons, laissant derrière elle de longues et affreuses blessures de murs croulants. La petitesse de cette main, s'acharnant sur une proie géante, finissait par inquiéter ; et, tandis qu'elle déchirait sans effort les entrailles de l'énorme ville, on eût dit qu'elle prenait un étrange reflet d'acier, dans le crépuscule bleuâtre."

 C'est avec quelques jours de retard sur le défi Zola lancé par Moka que je viens enfin parler de ce deuxième roman de la série : j'ai toujours autant de mal à mettre des mots sur ce que je ressens à la lecture de Zola ! De plus, j'ai un lien particulier avec La Curée car c'est le premier roman de Zola que j'ai lu, lorsque j'étais lycéenne, et j'ai encore très nettement en mémoire le choc que j'ai éprouvé, un de mes premiers chocs littéraires. J'ai d'ailleurs pris plaisir à relire La Curée dans l'édition achetée à l'époque (j'espère qu'au passage Capp appréciera mon vernis rose irisé "à paillettes" comme dit, envieuse, ma grande Demoiselle :-)) :

La Curée aurait pu avoir pour sous-titre "la revanche d'Aristide" car en effet on y retrouve l'un des fils Macquart déjà présent dans La Fortune des Rougon, mais on le découvre sous un tout autre angle. Alors que dans le premier roman c'est un personnage plutôt effacé et caractérisé par ses mauvais choix qui donnent de lui l'image d'un raté, dans La Curée on le retrouve à Paris, changeant de nom (Saccard à la place de Macquart) et on assiste à son étonnante ascension sociale. Malgré ce changement prodigieux, Aristide reste profondément marqué par les travers de son sang : son appât du gain, qui le fait s'enfoncer dans les spéculations les plus malhonnêtes pour accéder au statut dont il rêve, lui fait privilégier l'avoir matériel, enviable mais périssable, aux sentiments, aux émotions, à tout ce qu'il a à portée de main mais qu'il manque, ne leur accordant aucune importance. Chez Zola, l'appétit matériel prive paradoxalement les personnages d'un bonheur pourtant simple et accessible. 
Pendant que Saccard se démène pour s'enrichir frauduleusement, sa deuxième épouse, Renée, qu'il a choisie pour ses biens (autant mobiliers que physiques !) s'adonne aux plaisirs de la chair et de l'apparence. Elle aussi se laisse davantage guidée par ses appétits que par sa pensée ce qui la conduit à mettre dans son lit le fils de son mari, Maxime. 
La Curée est construit comme une tragédie, on y trouve d'ailleurs des références à Phèdre et c'est bien de cela qu'il s'agit, agrémenté d'un regard quelque peu cynique sur les faux semblants. Paris est au coeur de cette curée et j'ai retrouvé le bonheur de lire les descriptions de ce Paris qu'on connaît aujourd'hui, en train de naître sous la plume de Zola et sous la main de Saccard. Encore un grand Zola ! 

vendredi 18 février 2011

Terrienne de Jean-Claude Mourlevat

"(...) il roulait au ralenti sur cette étroite route bordée d'herbes hautes. Il évoluait comme dans un rêve dont on aurait réglé parfaitement la netteté de l'image et du son, ajusté les reliefs et la densité, jusqu'à lui donner l'apparence hallucinante de la réalité. Un rêve dont la durée n'aurait pas été distordue comme dans les vrais rêves, mais serait au contraire restée constante et réaliste."

Comme à chaque fois, il m'a fallu quelques jours pour digérer ce roman de Jean-Claude Mourlevat et trouver les mots pour en parler. Parce que comme à chaque fois j'en suis sortie troublée, un peu décontenancée, charmée aussi bien sûr. Je n'ai pas tout aimé pourtant mais c'est ça la force de cet écrivain : il crée de tels univers en équilibre entre le merveilleux et l'obscur qu'on ne sait pas lui résister, on se laisse porter par l'écriture, par les personnages et on accepte les moments de flottement tant ils sont compensés par une histoire qu'on n'a pas envie de lâcher.
Dans Terrienne, Anne cherche sa sœur avec une volonté désespérée qui lui fait braver tous les dangers, à commencer par celui de se juger folle elle-même en traversant, en toute conscience,  la frontière impalpable du monde des humains. On découvre avec elle un univers parallèle peuplé d'êtres aussi parfaits (sains, dénués des passions des hommes) qu'effrayants et pathétiques (car justement sains et dénués de passions !). Un monde parallèle qui craint mais capture des terriennes. Un monde parallèle où tout est aseptisé, protégé mais où pourtant parfois les gens s'assoient parce qu'ils ne veulent plus jamais se relever tant leur désarroi est grand.
L'histoire est étrange, saisissante mais ce que j'ai aimé, surtout, ce sont les personnages : Anne qu'on voit grandir et s'affirmer ; sa sœur Gabrielle qui fait le chemin inverse, elle si sûre de son destin au début et si fragile ensuite  : le vieil écrivain, Etienne, émouvant et attachant ; madame Stormiwell pour laquelle on tremble mais qu'on admire ; Bran dont on se méfie et qui va peu à peu amener le lecteur à changer son regard ...
Terrienne est un roman très troublant car ce monde qui se revendique si antinomique au nôtre lui ressemble : ces êtres qui craignent et fuient les humains, qui font tout pour s'en protéger et sont fiers de ne pas respirer comme eux m'ont fait penser à certains de nos comportements et pas des plus glorieux ... En effet, la peur et le rejet de l'Autre, l'aseptisation  ne sont pas l'apanage de ces êtres d'ailleurs !
Il y a du Barbe Bleue mais aussi du camp d'extermination (comment ne pas y penser dans les pages consacrées à Estrellas ?) dans ce roman ... 
Avec Terrienne, Jean-Claude Mourlevat nous offre un roman qui, en nous conduisant sur une simple petite route de campagne, nous fait basculer dans un monde (pas tout à fait ?) imaginaire dont on ne ressort pas tout à fait indemne.
La photo de JC Mourlevat a été empruntée sur le site de Babelio.

vendredi 4 février 2011

800 pages et trois petits mots

Le hasard me fait enchaîner des lectures âpres et bouleversantes dont j'ai bien du mal à parler ensuite. Trois d'entre elles occupant encore une grande place dans mon esprit même des jours voire des semaines après avoir refermé les livres, je me décide à en dire quelques mots, bien maigres au regard de ce que j'ai éprouvé à la lecture, mais quelques mots qui seront comme des petits cailloux sur mon chemin de lectrice qui se perd parfois.

Il y a d'abord eu cet étrange Mariage de Dominique Hardenne de Vincent Engel, que m'a gentiment prêté Melmélie (clic !). L'entrée dans ce roman est si brusque, si violente avec ce personnage qui marche sur une terre brûlée où tout a été dévasté, que j'ai aussitôt songé à un champ de bataille pendant la première guerre mondiale. Cette vision ne m'a pas vraiment quittée durant ma lecture, même s'il est évident dès les premières pages que le récit se situe dans une époque plus proche de nous : l'homme porte une combinaison qui le protège des radiations. J'ai cru aussi être entraînée vers un monde de science-fiction mais non, le présent et le passé dominent les pensées du protagoniste et son monde est trop semblable au nôtre pour relever d'un univers parallèle. Peu à peu le lecteur parvient à reconstituer le chemin parcouru par cet anti-héros solitaire qui semble être le dernier survivant d'un monde mort, qui pousse les portes de maisons désolées comme il pousse les portes de souvenirs qui le laissent à la fois en souffrance et plein de volonté de reconstruire un avenir. Je n'ai pas souvenir d'avoir lu un roman qui me place dans une telle incertitude ...La langue quant à elle est belle, à la fois très simple (voire enfantine quand le personnage s'attend à voir surgir sa maman) et imagée ; d'ailleurs des photographies jouent un rôle essentiel dans ce récit. Etrange lecture !

J'ai avancé comme la nuit vient de Jean-François Haas m'a été envoyé par la librairie Dialogue que je remercie sincèrement car sans elle j'aurais manqué cette drôle d'expérience de lectrice. Séduite par ce joli titre poétique, j'ai été déroutée par le style et par cette volonté d'égarer le lecteur, au point que j'ai fini par picorer des pages ou même des passages ici ou là, sautant des pages, revenant en arrière, relisant certains paragraphes. Le récit est découpé en 7 chapitres, chacun portant le nom d'un jour de la semaine. Merel, le narrateur, s'adresse à lui-même en se tutoyant, il se raconte ses rencontres, son empathie pour les autres mais aussi sa confrontation au rejet de l'autre qui saisit sa ville. Je n'ai pas réussi à tout lire, encore moins à tout comprendre, mais, paradoxalement, cela n'empêche pas l'intérêt pour ce récit qui relève davantage de l'expérience d'écriture / de lecture que de l'envie habituelle de se plonger dans un livre qui va nous offrir un peu d'évasion. Ce doit être un peu cela, l'inquiétante étrangeté dont parlait Freud ...

Enfin, il y a eu cette Lettre morte de Linda Lê qui est un récit profondément remuant. Il y est question de deuil, d'amour et de solitude, de perte, de remords, d'exil ... Une femme perd son père le jour où elle quitte son amant. Le premier devient l'homme idéal tandis que l'autre est jugé coupable du désamour qui les a séparés. Adressant une longue et dense lettre (pas un seul alinéa en un peu plus de 100 pages) à un interlocuteur muet, la narratrice exprime, extériorise plutôt, les sentiments, les émotions qui la figent dans un état de douce violence, proche d'une folie presque nécessaire pour survivre. On se sent comme en apnée à la lecture de ce texte qui ne respire jamais mais qui, étrangement, berce.  J'ai surtout été touchée par les premières pages dans lesquelles la narratrice crie son remords de n'avoir pas répondu à la dernière lettre de son père. A ces mots, je me suis demandé si le deuil le plus difficile n'était pas celui de la petite fille qu'elle était auprès de son père que celui de son  père lui-même ...   C'est beau, c'est poignant, c'est dérangeant, aussi. 

3 lectures, 3 chocs ...
Les deux premiers romans ayant été publiés lors de la rentrée littéraire 2010, ils entrent dans mon challenge du 1%, déjà bien honoré :                                                           9/7 

mercredi 26 janvier 2011

On a une relation comme ça, Emile Zola et moi #1 La Fortune des Rougon

  Moka du blog Au Milieu des livres nous a proposé un sacré défi : relire dans l'ordre tous les volumes des Rougon-Macquart, à raison d'un livre par mois, ce qui devrait nous conduire jusqu'en août 2012 ! Pfiou, vaste programme mais c'est justement parce qu'on a une relation comme ça, Emile Zola et moi, que je n'ai pas su résister : découvert au lycée, je n'ai plus vraiment cessé de lire cet auteur et c'est même un cours sur la stylistique chez Zola qui m'a décidée à poursuivre mes études de Lettres jusqu'au doctorat, même si, finalement, mon doctorat a porté sur tout autre chose. Bref, Zola est l'un des écrivains qui m'a fait aimer la littérature au point d'avoir envie (besoin ?) de l'étudier puis de l'enseigner puis, aujourd'hui dans mon nouveau métier, d'en transmettre le goût.

La Fortune des Rougon est le premier volume de la grande série des Rougon-Macquart mais il n'est, souvent, pas celui qu'on lit en premier. Il est pourtant essentiel pour bien saisir l'essence de l'œuvre puisqu'il marque la naissance de la dichotomie entre les deux branches de la famille, issues de la même mère, Adélaïde Fouque, mais les uns du mari jardinier, Rougon, les autres de l'amant contrebandier, Macquart. Légitime / illégitime, respectable ou non ... tout est dit. La généalogie va être le nœud de tous les volumes de la série, créant tout un jeu de ressemblances mais aussi de rejet entre les personnages. Il n'y a qu'en lisant La Fortune des Rougon que l'on peut vraiment comprendre les tenants et les aboutissants de ces relations passionnelles. Ce livre pose également le rapport intrinsèque entre la grande Histoire (ici le coup d'Etat qui mène au Second Empire) et l'histoire des individus qui en tirent ou non profit.
Au-delà de ces raisons qui rendent la lecture de ce premier volume indispensable si on veut bien saisir l'ensemble,  ce que j'aime, moi, dans ce roman est ailleurs.
J'aime le talent de portraitiste de Zola qui parvient à faire littéralement surgir des visages mais aussi des âmes sous les yeux du lecteur. En relisant ce volume d'ailleurs, j'ai perçu une ironie, voire un humour, que je n'avais pas ressenti lors de ma première lecture, sans doute parce que j'étais trop jeune à l'époque. La peinture des pensées les plus enfouies est tout simplement délicieuse.
J'aime aussi cet appétit qu'ont les personnages : appétit de pouvoir pour Pierre Rougon, appétit de possession pour son épouse Félicité, appétit d'avoir sans rien faire pour Antoine Macquart, appétits pour lesquels les personnages sont prêts à tout sacrifier. Le titre suggère l'issue de ce volume, à savoir la victoire de Rougon, mais l'intérêt porte plus sur les petits arrangements avec l'Histoire, avec les convictions, sur les manigances qui conduisent à cette issue que sur l'issue elle-même.
J'aime enfin la poésie de Zola dont le style est très imagé : l'amour entre Silvère et Miette est d'une beauté tragique, très émouvant et cette innocente douceur rend encore plus ignoble la cupidité des autres personnages car c'est bien elle, en un sens, qui causera la perte des deux jeunes amoureux.
Voilà un billet un peu brouillon mais qui témoigne, je crois, de tout ce que j'ai éprouvé à la relecture de ce roman !

vendredi 21 janvier 2011

Sobibor de Jean MOLLA

"Je sais enfin que je suis entre parenthèses. Moi, j'ai au moins cette chance. Je suis comme je suis parce que je suis en instance de vie. Une anorexique n'est pas en marge. Elle s'est faite aussi mince que le trait qui sépare la marge de l'espace où l'on écrit. Un jour ou l'autre, si tout va bien, elle revient sur la page. C'est ce que je m'efforce de faire."

 Emma est une adolescente anorexique. Quand sa grand-mère meurt, elle découvre son journal intime dans lequel elle apprend que son grand-père faisait partie de la légion des volontaires français qui a collaboré avec les Allemands pendant la Seconde Guerre Mondiale et qu'il a ainsi contribué à la mort de très nombreux innocents. La jeune fille tente d'en savoir davantage et surtout de comprendre : les pages de récit alternent avec des extraits du journal de sa grand-mère, construisant ainsi comme un dialogue entre les générations, entre les histoires., mais aussi, étrangement, entre les questions d'aujourd'hui auxquelles des réponses d'hier sont enfin apportées.  Peu à peu la jeune fille réalise que son propre corps reproduit ce qu'ont subi les déportés dans les camps, notamment dans celui dont son grand-père était le gardien  : Sobibor.
Elle décide de dire à son grand-père ce qu'elle sait et de livrer le journal à la justice, se libérant ainsi de la maladie que son inconscient lui a fait porter comme si une faute avait enfin été expiée, même si les conséquences de ce face à face avec son grand-père seront tragiques  ...

Au-delà de l'émotion très forte qui saisit le lecteur de la première à la dernière page, ce  récit pose d'intéressantes questions sur le poids des secrets de famille même à travers les générations, sur la mémoire collective, sur le choix de vivre avec ou de se révolter. L'auteur, Jean Molla, un homme adulte donc, trouve les mots justes pour faire entendre la voix de cette toute jeune fille qui regarde son corps maltraité par la maladie, qui décrit ses émotions d'enfant contrainte à grandir trop vite, qui doit affronter la solitude pour trouver des réponses à ses nombreuses questions avant de pouvoir, enfin, libérée, s'ouvrir au monde. En même temps, Jean Molla s'est livré à un patient travail d'historien pour collecter le peu d'informations disponibles sur le camp polonais de Sobibor (seul camp où des déportés se sont insurgés) pour écrire la trame historique de son roman.
Un roman à mettre entre toutes les mains à partir de 14 ou 15 ans.

samedi 15 janvier 2011

Quand les livres ont des elles # 5


Après une petite pause, notre joli défi "Quand les livres ont des elles" revient !
J'en suis d'autant plus heureuse que j'ai été gâtée cette fois-ci par la lecture d'un petit livre que j'ai beaucoup aimé, au point d'en faire un coup cœur  mais avant que je vous en parle, place à mon invitée, Henriette, qui vous parle de sa lecture :

J’ai beaucoup aimé Peut-être une histoire d’amour. Contre toute attente. J’en suis même à dire vrai la première surprise.
En effet, après avoir lu les commentaires précédents, je craignais vraiment le flop. Un personnage immature et agaçant, une histoire qui commence juste au moment où le livre finit et vous laisse sur votre faim, voilà ce que je redoutais. Mais cela n’a pas été le cas. Au contraire, ce livre m’a vraiment beaucoup plu.
Je ne reviendrai que rapidement sur l’histoire elle-même, ce Virgile plaqué par téléphone par une femme qu’il ne connaît pas, car ce n’est pas dans l’ « histoire » en soi que repose pour moi l’intérêt et la grande réussite de ce roman, en tout cas pas au sens classique du terme. En apparence, en effet, si l’on tente de lister les péripéties, il ne se passe pas grand-chose dans ce roman. Quelques visites chez le psy, un week-end chez des amis, plusieurs tasses de thé, deux coups de fils à EDF et une descente de police, voilà à peu près ce à quoi se réduirait le schéma narratif. Une misère donc.
Mais les véritables péripéties, les vraies aventures, les itinéraires hasardeux, dangereux, surprenants, émouvants, que suit le personnage, sont tout intérieurs. Un peu à la façon des tropismes de Sarraute, ce sont les micros révolutions dans la conscience de soi et des autres qu’éprouve Virgile, l’évolution, le cheminement intérieur de cet être qui constitue la diégèse romanesque. Comment l’éternel looser amoureux, incapable de réussir une liaison, certain de l’échec avant même de commencer, sans aucune ambition personnelle, l’espèce de mort-vivant qu’est Virgile – mort de l’intérieur par peur de vivre en fait – va-t-il réussir à se transformer, c’est là l’enjeu du roman. Nous suivons donc son auto-analyse, son périple intérieur pour se connaître, se comprendre, et avancer, et ceci m’a tenue en haleine d’un bout à l’autre du récit.
Car l’enjeu de ce livre, à mon sens, ce n’est pas de savoir si Virgile a vraiment connu ou va vraiment connaître cette femme du message sur son répondeur. Avoir comme attente de lecture la réponse à cela, c’est inévitablement être déçu et rester sur sa faim. Le titre du reste le dit bien : Peut-être une histoire d’amour. Ce dont traite ce livre, c’est du passage d’un « jamais » à un « peut-être » justement : comment le personnage s’ouvre enfin à la possibilité. Pas à la certitude, non, à l’éventualité, donc au risque, à l’incertain enfin accepté avec son lot d’angoisses mais aussi d’exaltation. Comment Virgile se met enfin en mouvement vers la vie, comment il réussit à surmonter ses peurs pour cesser de survivre et oser vivre, voilà ce que nous raconte ce livre. Il nous laisse donc logiquement lorsque Virgile, enfin, est prêt à commencer à vivre, car c’est alors un autre propos.
Cette histoire et ce personnage m’ont beaucoup touchée. Un grand merci donc à celle qui a proposé ce roman et m’a offert ce beau moment de lecture.

***
Quant à moi, j'ai eu un grand coup de cœur pour L'éducation d'une fée de Didier Van Cauwelaert.
"(...) les seuls moments où j'avais l'impression que mon rôle n'était pas terminé, que mon sort n'était pas une impasse, que d'autres détours pouvaient me ramener à mon point de départ, c'était quand le regard sage et poli d'une inconnue au prénom d'homme tentait de deviner qui j'étais d'après le contenu de mon chariot. Elle me redonnait du mystère, des rallonges, m'essayait des identités, des existences possibles. Mais sans doute, là aussi, je me faisais des illusions. J'étais un client entre mille, (...) c'est pour rien que je changeais de peau en achetant des choses dont je n'avais nul besoin et que j'entreposais dans mon bureau, musée imaginaire, accessoires de vies que je n'avais pas choisies."  

Il y a de tout dans ce livre : de l'amour bien sûr, du désarroi aussi, de la magie beaucoup, de l'enfance, de la maladie, du mystère, de la guerre, de la prison, une cabane au fond d'un  bois, une femme au prénom d'homme, des espoirs et des malentendus, des fées évidemment et même ... des caddies, des pigeons et André Gide !

L'éducation d'une fée est un petit roman léger qui parle de choses graves, c'est un univers enfantin et parfois onirique qui raconte les douleurs de la vie, c'est une petit musique qui charme l'oreille du lecteur mais serre son cœur.
 
On sent que Didier Van Cauwelaert éprouve beaucoup de tendresse à l'égard de ses personnages, et c'est peut-être pour cela que ce roman est si doux alors même qu'il aborde des thèmes difficiles (la séparation, l'exil, la guerre en Irak la souffrance, la vie dans une cité difficile ...). Du coup, on lui pardonne une fin qu'on devine trop tôt et ce petit parfum d'eau de rose qui titille nos narines à certaines pages. On lui pardonne car ce roman est précieux : il nous rappelle qu'il suffit d'insuffler un tout petit peu de fantaisie dans nos vies pour que la magie opère, que le merveilleux se révèle et que l'enfant qui reste en nous l'emporte sur les difficultés du quotidien.
Merci à celle qui l'a choisi, c'est une belle découverte pour moi !

Deux belles lectures, donc, pour Henriette et moi : et les copinettes qu'ont-elles lu ? Qu'en ont-elles pensé ? Allons vite lire les billets de Sara, Rafafa, Dan et Gio !

mercredi 5 janvier 2011

Traversée du Nord de Marie DESPLECHIN

"Il faut avoir traversé Le Tréport et gagné Mers, il faut avoir dégringolé les villas de Bois-de-Cise pour savoir ce qu'il en est de la mélancolie. On se sent le cœur tout spongieux, à longer des maisons qui portent, pris dans la céramique, ornés de fleurs naïves, des prénoms de femmes, Monique, Colette, Annie. On pense qu'on aurait pu y vivre, qu'on y a peut-être vécu, dans une autre vie, plus ancienne et plus douce. On se trouve, comment dire, troué de langueur."

Oui, je vous parle beaucoup du Père Noël depuis deux semaines, mais c'est qu'il nous a apporté de bien belles choses cette année, dont ce tout petit livre qui est superbe !

Traversée du Nord de Marie Desplechin n'est pas un guide touristique. Ce n'est pas non plus un récit autobiographique. C'est un peu des deux à la fois et, surtout, bien plus que cela. C'est le récit de ce qu'est le Nord, au sens large du terme (c'est-à-dire depuis la Picardie), un récit qui mêle souvenirs d'enfance, anecdotes historiques, allusions voire citations littéraires. C'est un récit avant tout émouvant et poétique, doux et curieux. 
Marie Desplechin prend le parti, audacieux, de partir de Paris pour remonter jusqu'au bout du Nord et, escale après escale, elle nous raconte ce qu'on y trouve. L'ensemble est divisé en chapitres qui sont autant d'invitations à la rencontre de lieux ainsi que d'êtres, qu'on n'aurait pas forcément regardés, du moins, pas de cette manière-là. En ce sens, Travsersée du Nord est aussi une invitation à poser un regard neuf sur des régions mal connues, mal perçues.
Moi qui vis depuis peu dans ce Nord au sens large du terme, sans en être originaire, j'ai été très émue par ce livre qui témoigne parfois de sentiments que j'ai pu éprouver comme celui que j'ai choisi comme exergue à ce billet, mais aussi comme ce que je ressens maintenant que je passe deux jours par semaine à Amiens et que ça me donne l'occasion de mieux appréhender cette ville que je n'avais d'abord pas aimée, cette ville que l'auteur compare à ... Frankenstein, une créature rapiécée mais émouvante.
La poésie douce de ce récit fait que ce livre peut aussi plaire  à des lecteurs qui ne connaissent pas le Nord. Il suffit d'être curieux et d'avoir l'âme vagabonde pour se laisser entraîner par cette jolie prose ! Les plus littéraires aimeront faire quelques pas avec Nerval, Proust, Simone de Beauvoir ...En même temps, le ton est très oral, on croirait participer à une discussion, c'est très agréable !

Traversée du Nord est un bien joli livre dont je vais souvent picorer quelques pages, au gré de nos promenades dans la région. C'est également un livre qui m'a permis de découvrir la collection "France vagabonde" de National Geographics que je ne connaissais pas mais que j'ai très envie de mieux connaître avec des volumes sur d'autres régions.

Père Noël, si tu passes par là : merci, du fond du cœur !

dimanche 26 décembre 2010

Le Réprouvé de Mikaël HIRSCH

"Plus que la satisfaction d'un besoin corporel, c'est la perspective de l'inconnu toujours renouvelé qui procure le véritable plaisir. On ne sait vraiment à quoi s'attendre et l'humiliation n'est jamais très loin. Les hommes qui montent et les hommes qui descendent forment ainsi une chaîne ininterrompue, une procession où s'exprime une profonde solidarité. C'est l'échelle de Jacob. L'angoisse de la mort, la communion de la solitude et la peur des femmes transpirent de leurs allées et venues silencieuses. Les femmes qui montent et les femmes qui descendent forment leur propre ligne, une farandole de misère et de servitude qu'elles conjurent par le mépris, l'indifférence et l'humour. C'est dans ce genre d'escalier, cet escalier universel en somme, jamais tout à fait le même et pourtant toujours identique, que j'ai fait l'expérience la plus profonde et la plus bouleversante de l'humanité."

J'ai tant de retard dans mes billets de lecture que je renonce à parler de toutes ici mais je ne pouvais pas passer à côté de livre-ci qui m'a résisté avant de m'emporter complètement. Un grand grand merci à  BOB et aux éditions L'Editeur pour cette découverte ! 

Décembre 1954. Dans un Paris d'après guerre où la vie reprend ses droits même si la question juive reste au cœur des préoccupations,  un événement agite les milieux littéraires : le prix Goncourt est sur le point d'être décerné. Gérard, garçon de course chez Gallimard,  navigue entre questionnements intimes et confrontation avec le monde. Partagé entre son statut de petit employé anonyme et sa filiation, entre son identité religieuse (trop juif pour certains, pas assez pour d'autres), entre ses désirs, ses rêves et la réalité de son quotidien, le jeune homme se découvre et s'affirme au fil des pages.
Ses visites chez Louis-Ferdinand Céline sont l'occasion de périples au sens premier du terme : chevauchées à travers Paris, escales chez des prostituées qui le plongent toujours dans des souvenirs et des réflexions existentielles, faces à faces troublants avec le vieux génie déchu mais néanmoins toujours debout.

Le réprouvé est un roman qui m'a d'abord résisté : je n'ai pas réussi tout de suite à m'intéresser au personnage, je suis d'abord restée sur le quai de ses interrogations et de son errance. C'est finalement la langue qui m'a emportée : en effet, l'écriture de Mikaël Hirsch est ciselée, parfois un peu abrupte, jamais facile mais quand on s'y habitue, elle devient une petite musique qui porte le lecteur et le guide dans les pensées de Gérard. J'ai été particulièrement touchée par le questionnement sur l'identité religieuse du personnage, par sa difficulté à se trouver une place dans un monde parfois trop manichéen, trop découpé en petites cases dans lesquelles il faut entrer, et je me suis demandé si ce questionnement sur le degré de judéité n'était pas encore très moderne.
Un beau roman ! 

jeudi 16 décembre 2010

Les Dents de la nuit - Petite anthologie vampirique

"(...) je viens de bien loin, d'un endroit d'où personne n'est encore revenu. Il n'y a ni lune ni soleil au pays d'où j'arrive, ce n'est que de l'espace et de l'ombre. Ni chemin, ni sentier, point de terre pour le pied, point d'air pour l'aile. Et pourtant me voici car l'amour est plus fort que la mort. Ah ! Que d'efforts il m'a fallu avant de lever la dalle dont on m'avait couverte ! Tiens ! Le dedans de mes pauvres mains en est tout meurtri. Baise-les pour les guérir, cher amour !"
Théophile Gautier, La Morte amoureuse

La mode est aux vampires, surtout depuis le succès d'un certain Twilight ... que je n'ai pas lu ! Pour palier un peu mon manque de culture en la matière, j'ai choisi cette anthologie dont j'adore le titre : Les Dents de la nuit
S. Cohen-Scali a réuni 10 récits brefs ou extraits de romans, français, russe et anglophones ce qui permet une approche diverse de ce thème mais, surtout, ce qui offre un panorama intéressant de l'évolution du récit depuis le milieu du XIXè siècle. En effet, le sujet étant le point commun entre ces 10 récits,  il est surtout pertinent d'en comparer les constructions et les styles, et c'est sans doute pour cela que cette édition est a priori destinée à un public scolaire.
Personnellement, j'ai davantage apprécié les récits de la première partie, soit les plus anciens (Gautier, Dumas, Tolstoï), les seuls réellement fantastiques, les plus romantiques aussi. Même si les frissons sont aussi au rendez-vous dans les récits récents (King, Matheson, Sarah K pour ne citer qu'eux) et que le Processus de sélection d'Ed Gorman est de loin le récit le plus original, leur style fait tout de même pâle figure lorsqu'on lit ces récits dans l'ordre chronologique. 
Les Dents de la nuit est tout de même une anthologie bien menée, au choix de textes éclairant, d'une lecture parfois exigeante et donc, forcément, stimulante.

mercredi 1 décembre 2010

Le complexe de l'ornithorynque de Joe HOESTLANDT

"J'ai pris mon appareil photo, y ai collé l'œil ; et j'ai pensé que tout ce que j'observais, là, dehors, par la fenêtre, la fuite de la rue entre les hauts murs des immeubles, et le ciel où s'étaient échoués les nuages comme de blanches méduses, le couple d'amoureux qui se tenait embrassé sous l'abribus, le gros homme qui sortait avec peine de sa voiture jaune, le chien noir qui pissait contre le tronc de l'arbre, tous, choses et gens, se rencontraient là, dans mon œil à moi ! Et ils ne le savaient même pas ! Alors, vite, avant que les nuages ne soient passés, que le couple ne se soit défait, que le gros homme ait disparu, que le chien se soit remis à trottiner, j'ai appuyé sur le bouton."

3 adolescents et un jeune adulte se côtoient et se racontent à tour de rôle : il y a Carla, la jeune fille qui se compare à un ornithorynque tant son corps et son esprit lui semblent étranges ; il y a Rose, la jeune handicapée, qui rêve d’avoir un enfant ; il y a Aurélien qui se découvre homosexuel ; et enfin Pierre qui, à 20 ans, a quitté sa famille pour affronter seul sa vie d’adulte.
Le lecteur suit ainsi les pensées, les interrogations et les tourments des 4 personnages qui rêvent d’amour, qui découvrent la solitude et qui comprennent peu à peu ce que c’est que « grandir ».
 





Le Complexe de l'ornithorynque est un joli roman qui évoque avec poésie les doutes et petits bonheurs que vivent les adolescents mais aussi, j'ose le croire, beaucoup d'adultes puisqu'on ne finit jamais vraiment de grandir, et c'est justement ce que j'ai aimé. En effet, à la lecture, je me suis soudain fait la réflexion que ces 4 personnages étaient comme un kaléidoscope de chacun d'entre nous, de nos tiraillements, espoirs, doutes et petits bonheurs et je crois que toute la finesse de Joe Hoestlandt est précisément là, dans cette habileté à saisir les grandes questions et les petits riens qui font notre humanité pour les traduire ensuite en mots et en personnages.
Une fois n'est pas coutume, j'ai envie de finir ce billet par une seconde citation qui parlera sans doute à plus d'un et qui, surtout, arrive comme un point d'orgue à une discussion que j'ai eue aujourd'hui avec un ami qui, je le sais, passe ici de temps à autre très discrètement :
"(...) peut-être que chaque fois qu'on aime, on est pris au dépourvu, on ne peut savoir ce qui va se passer, ni ce qui sera dit, ni ce qui sera fait. Peut-être qu'aimer, c'est forcément entrer dans le désordre."

samedi 20 novembre 2010

Un homme accidentel de Philippe BESSON

"Il y a des moments de presque rien, des minutes ordinaires, on en a traversé des tas comme ça avant, mais un beau matin, c'est une fraction de temps pendant laquelle tout bascule. Des silences qui paraissent anodins, on n'éprouve pas le besoin de les remplir, on y est bien mais on appuie le regard un peu trop, on accroche ses yeux à l'autre une seconde de plus qu'il ne faudrait et ça remplit le silence d'un coup, on fait loger un destin dans ce silence."

Ma copine Tanaquil (clic !) qui connaît mon goût pour les romans de Philippe Besson m'a offert celui-ci il y a peu et j'ai aussitôt renoué avec le bonheur de savourer ce style. Merci Tanaq' !

Les chemins de Jack, acteur hollywoodien célèbre, et du narrateur, simple flic, bientôt père, amoureux de Laura, n'auraient jamais dû se croiser. Et pourtant, à l'occasion d'un meurtre, le policier rencontre l'acteur et leurs vies se télescopent, sans que l'un ni l'autre ne puissent plus rien contrôler ...
Dans Un Homme accidentel (quel beau titre !), on retrouve pleinement l'écriture et les thèmes chers à Besson : des personnages banals auxquels on s'identifie dès les premières lignes, des destins qui échappent à tous, une Amérique tiraillée entre sa bonne pensée judéo-chrétienne et son perpétuel décalage et, surtout surtout, la force et la violence du sentiment amoureux, du désir. L'amour chez Besson est toujours tragique mais il n'en est que plus beau, que plus émouvant.
Dans ce roman-ci, j'ai particulièrement aimé la dualité de l'écriture qui oscille constamment entre légèreté (l'évidence des corps et des âmes annule toute intellectualisation des actes) et tristesse, profonde tristesse des conséquences de cette légèreté. Peu d'auteurs savent, à mon sens, écrire la tristesse comme Besson. Personnages et lecteurs voient la fatalité en marche sans même songer à tenter de l'arrêter, tant l'inéluctable domine, tant, aussi, cette fatalité peut être douce, voire belle, paradoxalement ...

Photo de Besson : A. Polignon / Opale
Autres romans de Philippe Besson chroniqués sur ce blog :

vendredi 12 novembre 2010

La Carte et le Territoire de Michel HOUELLEBECQ

" Pour ce qu'il avait pu en observer l'existence des hommes s'organisait autour du travail, qui occupait la plus grande partie de la vie, et s'accomplissait dans des organisations de dimension variable. (...) Certains êtres humains, pendant la période la plus active de leur vie, tentaient en outre de s'associer dans des micro-regroupements, qualifiés de familles, ayant pour but la reproduction de l'espèce ; mais ces tentatives, le plus souvent, tournaient court, pour des raisons liées à la "nature du temps".

Il est difficile de parler de ce roman à présent qu'il a obtenu le Prix Goncourt et que tout le monde ou presque a son petit avis à son sujet. Cela m'apprendra à être si lente, puisque j'ai terminé ma lecture la veille de la proclamation du prix mais il me faut toujours quelques jours pour digérer un roman et en faire un billet !

La Carte et le Territoire suit, en grande partie, la carrière d'un artiste, Jed Martin, qui débute grâce à une idée originale : photographier de manière artistique des cartes routières. A part créer des œuvres d'art, Jed ne fait pas grand chose, il fréquente peu de monde, subit l'amour plus qu'il ne le cherche, s'en passe finalement lorsqu'il s'en va. Cela ne l'empêche pas d'observer avec acuité la société qui l'entoure et de la peindre sur des toiles hyper réalistes. Quand l'une de ses toiles se trouve à l'origine d'un crime des plus atroces, Jed se montre à peine ébranlé ...
Le héros de Houellebecq a tout de l'anti-héros, et c'est sans doute cela qui le rend attachant. Personnellement, je pense que l'auteur s'est davantage dépeint dans ce personnage-là que dans celui qui porte pourtant son nom dans le roman, ce dernier ressemblant plus à l'image médiatique qu'on peut avoir de Houellebecq qui doit, forcément, être relativement éloignée de la réalité (un a-social alcoolisé). L'auteur n'en est pas à  une facétie près et ce jeu de dupe entre ses personnages et les personnes réelles qui ont pu les inspirer me semble évident. D'autres personnages du roman ressemblent peu ou prou à des gens célèbres, plus ou moins a l'avantage de ceux dont ils portent le nom (Lelay, Pernaut, Lepers, Beigbeder ...). Par ailleurs, plusieurs passages du récit sont caustiques, voire d'un humour grinçant. J'aime assez cet humour discret ! La Carte et le Territoire est donc un roman dans lequel l'auteur (se) joue avec (de) son lecteur, avec la représentation qu'il (se) fait de la réalité,  et ce n'est pas désagréable. 

L'aspect du roman qui m'a le plus intéressée, c'est la réflexion à laquelle il invite sur l'art. Jed Martin est peu à peu mondialement reconnu, sa cote grimpe de manière exponentielle ... sans qu'il l'ait vraiment cherché ni même désiré,  sans qu'il sache trop pourquoi il photographie ou peint ainsi, sans qu'il soit en mesure d'expliquer ce  qu'il veut exprimer. Plus qu'à son art, c'est à son attachée de presse qu'il doit sa célébrité ! Implicitement, le roman s'interroge sur ce qu'est l'art, sur ce qui fait l'art et la réponse semble être le hasard , les circonstances, puis un certain effet de mode, plus que le talent ou le projet artistique. Cette problématique est tout à l'image de l'auteur lui-même qui se montre toujours (faussement ?) surpris de l'intérêt qu'on lui porte, un peu comme si ça le dépassait, un peu comme si, une fois l'œuvre créée ou le livre écrit, tout cela n'avait plus tellement d'importance, ni, peut-être, de sens. Dans La Carte et le Territoire, l'essentiel pour l'artiste est de créer, pas d'être reconnu. La preuve en est qu'il accorde une importance très limitée à l'argent qu'il gagne et qu'il ne cherche nullement à entretenir son image ni ses relations, se plaçant délibérément hors de la société qui le porte aux nues. Les médias sont dépeints comme tout puissants en la matière et, là encore, on sent poindre la critique derrière l'humour noir.

J'ai bien du mal à savoir si j'ai aimé ou non ce roman, mes seules certitudes sont que je me suis attachée à son protagoniste et que les questions sous-jacentes sur l'art et notre société moderne m'ont interpellée. Je n'ai en revanche pas aimé (pas compris ?) qu'il y ait finalement deux romans en un puisque, subitement, à partir de la Troisième Partie, le point de vue change et Jed n'est plus au cœur du récit, il n'en devient qu'un  personnage très secondaire, comme si une nouvelle ramification l'avait écarté de la route principale. Le personnage nommé Michel Houellebecq occupe alors l'espace textuel et je me suis demandé si le personnage public qu'est devenu l'écrivain (le vrai) n'avait pas effacé l'homme qu'il était (qu'on retrouverait en Jed Martin) et qu'ainsi ce roman serait une métaphore de ce que vivrait notre écrivain ... En même temps, l'époque (future) à laquelle s'achève le roman, certains événements comme la mort de Michel Houellebecq rappellent, si besoin était, que tout ceci n'est après tout "que" de la fiction.

7/7

Photo de Houellebecq © Sophie Bassouls Corbis-Sygma

dimanche 10 octobre 2010

L'Amour est une île de Claudie GALLAY

"Avant de penser à jouer, il faut apprendre. 
Elle a mis sa main sur son ventre, les mots étaient là, ils avaient déjà tissé leur matière. Les mots, dans sa chair et dans sa tête.
(...) L'avoir appris ne suffisait pas. Ce qui lui restait à accomplir était plus vaste. Il fallait oublier. Faire le chemin à l'envers pour que le texte ne soit plus un savoir. Alors seulement elle pourrait le jouer. 
Où mettre le pied, comment placer la voix ? Elle ne pouvait pas prendre ce chemin toute seule. 
Elle avait besoin de lui."

J'ai tant de billets de lecture en retard que je me résous à en laisser certains sur le quai mais je ne peux pas ne pas parler ici de ce livre, lu grâce à la gentillesse de Leiloona de Brick a Book qui m'a prêté son exemplaire.

La couverture du livre est magnifique et le roman qui s'y cache ne peut laisser indifférent. 
C'est l'été et à Avignon le festival bat son plein. On est loin cependant de l'image de carte postale d'une ville riante sous le soleil, d'une joyeuse foule s'adonnant à la passion pour le théâtre. La cité des papes est dépeinte comme un huis clos , enfermé entre les remparts. Le soleil est bien là mais il fait peser sur la ville une atmosphère moite. La foule est présente elle aussi mais la colère gronde car les intermittents se révoltent, toutes les pièces ne sont pas représentées, les désaccords occupent les esprits, les spectateurs errent à la recherche d'un spectacle qui se joue.
Le cœur du roman n'est pas là, pourtant. Le soleil et la foule masquent à peine le froid des cœurs et la solitude des êtres. La passion du théâtre cache comme elle peut les secrets de la famille du théâtre : pièce usurpée, célébrités en mal d'amour, dialectique du mensonge et de la vérité ... Odon, Mathilde devenue la Jogar, Marie se croisent, se racontent un peu sans se dire l'essentiel, se cherchent, hésitent à se trouver ...
L'Amour est une île est un roman qui avance lentement car son propos n'est pas tant d'aller vers une issue que de creuser au fond des personnages pour mettre à jour leurs sentiments les plus enfouis. Claudie Gallay a une écriture qu'on a d'emblée envie de lire à voix haute (et ma Mini Rikiki en a profité !). Ici, alors que la syntaxe reste souvent ample, le style est haché par de multiples retours à la ligne, comme pour marquer les hésitations, voire les errements des personnages qui cherchent leur route comme ils cherchent leurs mots. La lenteur du roman peut dérouter, elle m'a parfois gênée au début et j'ai eu du mal, à un moment, à poursuivre ma lecture, mais cette lenteur participe de l'instabilité qui est au cœur du livre.

 Merci vivement, Leiloona, pour cette belle découverte qui entre dans le défi du 1% de la rentrée littéraire. 
Vous trouverez ici le billet de Leiloona. 


5/7

samedi 2 octobre 2010

Quand les livres ont des elles # 4

 "Le bruit de pas reprit, aussi las, aussi tranquille. L'intrus gravissait maintenant la deuxième volée de l'escalier, vers les étages à chambres mortes, à greniers bourrés d'objets arrêtés dans leur course de vie, lesquels mettraient un temps infini pour ne plus rien rappeler à personne."

Enfin une nouvelle session de notre joli défi "Quand les livres ont des elles" !  Cette fois, j'ai découvert un nouveau roman et un auteur que je ne connaissais pas : Les Courriers de la mort de Pierre MAGNAN. Rien que pour ça j'aime ce défi !

 Alors qu'il creuse sa propre tombe dans le cimetière du village, Pencennat Emile découvre une drôle de lettre dans une drôle de boîte aux lettres ... D'abord intrigué, il hésite puis se décide à la poster. Quelques jours plus tard, la destinatrice de la lettre est mystérieusement assassinée ... Le commissaire Laviolette enquête et le lecteur est plongé au cœur de secrets de famille.
Voici un roman policier (j'allais écrire "un roman noir") qui fleure bon la Provence. La narration avance avec lenteur, surtout au début. Le lecteur peut sentir les odeurs, voir les couleurs et entendre la petite musique du sud de la France. L'intrigue n'en est pas moins serrée.
J'ai eu du mal à entrer dans l'histoire et j'avoue avoir d'abord abandonné avant de reprendre le livre. Bizarrement, ce qui m'a charmée (l'ambiance provençale, le petit côté désuet notamment les vieux prénoms comme Ambroisine !) est aussi ce qui a freiné ma lecture : je me suis parfois un peu ennuyée ... La curiosité est tout de même bien aiguisée dès les premières pages par cette lettre mystérieuse découverte dans un lieu incongru et c'est ce qui m'a aidée à soutenir ma lecture. Enfin, j'ai aimé l'humour et la grivoiserie qui sont assez fréquents dans le livre. 

Allons vite découvrir quels livres ont lu les copines et ce qu'elles en ont pensé ! Suivez-moi chez Sara qui accueille Henriette, chez Dan, chez Gio et chez Rafafa !

Désolée pour ce billet sans image : blogger a changé son option 'intégration d'images" et ... ça ne fonctionne pas !

jeudi 23 septembre 2010

Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi de Mathias MALZIEU

"Les ombres sont les portes du pays des morts. Pas toutes bien sûr, et elles ne sont pas ouvertes tout le temps, mais c'est par là que tout communique. C'est un véritable trafic chez les morts, il y a des passeurs, qui connaissent les passages secrets et les heures auxquelles on peut les emprunter. J'ai pratiqué ce métier, avant de me lancer dans mon doctorat d'ombrologie."

C'est grâce à Pascale du blog Mot à mot que j'ai enfin pu lire ce très beau récit, qui entre dans mon défi "coups de cœur de la blogosphère":  merci beaucoup Pascale !

  Mathias a une trentaine d'années lorsque sa mère meurt. A cette seconde-même, il bascule dans un monde où l'absurdité est reine, où l'absence ravage le cœur et l'âme, où le besoin de croire à l'impossible (que cette mort ne soit qu'un leurre) est plus forte que la sombre réalité. Dès le premier soir, Mathias rencontre Giant Jack, un géant expert en ombrologie qui va l'aider à rester vivant en lui donnant un morceau d'ombre, porte entr'ouverte sur le pays des morts, en lui prêtant des livres précieux et lui racontant des histoires fabuleuses. Giant Jack va accompagner Mathias durant toute une année, jusqu'à ce qu'il soit prêt à vivre, à nouveau, après s'être approché très très près de la mort, à la manière d'un Orphée moderne, ce qui est d'autant plus troublant si on considère le métier pour lequel Mathias Malzieu est le plus connu.

Ce récit autobiographique est, évidemment, étant donné son sujet, profondément remuant. Il est un témoignage très intime sur le deuil mais il n'est pas que cela. La plume de Mathias Malzieu est belle, poétique, très imagée. L'âme du petit garçon n'a pas quitté ce corps d'homme et elle souffle à ce dernier une naïveté, une croyance en l'impossible, presqu'une légèreté qui donnent un ton enfantin à ce sujet grave. Mathias plonge dans le fantastique avec un naturel déconcertant et emmène le lecteur avec lui dans ce voyage troublant. Ce récit montre, enfin, la manière dont on s'arrange avec la mort pour réussir à vivre avec. A chaque page j'ai eu envie de pleurer et de sourire tout à la fois, tant les sentiments se mélangent constamment.
Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi, à la couverture et au titre si beaux, est une petite merveille qu'on ne peut oublier de si tôt.